24 UN ÉTÉ AVEC NIETZSCHE
Sylvain Tesson nous invite à redécouvrir le philosophe du Gai Savoir. On flânera au rythme d'aphorismes en fusées, de saillies en pointes sèches, on aura l'impression de courir. Toute sa pensée s'articule autour de trois idées fondamentales : l'acceptation totale de la vie, la clarté intérieure et la lumière du monde, et la vérité du corps.
Tous les épisodes sont à écouter sur France Inter - Aout 2026 : UN ÉTÉ AVEC NIETZSCHE
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Résumés :
Épisode 1/40 · En guise d’introduction, pourquoi lire Nietzsche en été ?
Cet été, le philosophe Friedrich Nietzsche est à l'honneur. L'occasion de redécouvrir une pensée souvent méconnue, tournée vers la célébration de l'existence et la vitalité.
La pensée de Nietzsche crépitera, on baguenaudera d'aphorismes en fusées, de saillies en pointes sèches, on aura l'impression de courir. On compagnonnera gaiement avec lui, on ouvrira Ainsi parlait Zarathoustra en montagne, Le Gai Savoir à la campagne : la pensée crépitera comme un feu de camp. Lourd Nietzsche ? C’est une danse dont le style serait sa propre musique.
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Épisode 2/40 · Penser au cordeau
Comment procède le philosophe allemand du XIXe siècle ? Il s'enorgueillissait « de dire en 10 phrases ce que tout autre dit en un volume ».
Nietzsche procède par aphorismes. Non que sa pensée soit éclatée, mais le vitrail se dessine par l’apposition des touches. La somme sera supérieure à l’addition des parties. C’est le pointillisme. Le pinceau du peintre Paul Signac dépose ses touches. Peu à peu la mer de Nice qu’aimait tant Nietzsche apparaît, vibrante et mêlée. Nietzsche « disperse, ventile, façon puzzle » dirait Bernard Blier. Nietzsche joue les Tontons Flingueurs : « Je ne suis pas un être humain, je suis de la dynamite ». Pointes, aphorismes, fusées, « maximes et intermèdes », Nietzsche décoche ses flèches.
D’où la cadence électrique de l’œuvre : « qui-vive » trépidant, rythmique dansante, pensée serpentine. Le solfège nietzschéen épuise parfois, son tempo éveille toujours. Nietzsche est musicien. Lassé des brouillards wagnériens, il se tournera vers les danses de Bizet. Saccade, sévillane et flamenco. Carmen se cabre. Nietzsche frappe.
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Épisode 3/40 · La vie aphoristique
Aphorisme, alpinisme, même combat ! Pour mieux cerner la pensée de Nietzsche, il faut accepter d'être toujours pensant, toujours mouvant.
La tentation pour le lecteur devant le puzzle d’aphorismes nietzschéen est de lui faire dire ce qu’on veut, en picorant dans la cargaison. C’est le meilleur moyen de mal servir Nietzsche : butiner des aphorismes comme une abeille. Alors, c’est la trahison. C’est ce qu’a fait Élisabeth, la sœur, composant un bouquet vénéneux dont le résultat était plus dangereux que les fleurs qui le composaient. On se gardera de tout rezzou (groupe armé opérant une razzia).
Nietzsche transpose l’art de penser à l’art de vivre et même de se déplacer. De pointes en sommets. À la Montaigne : à sauts et à gambades. Regarder le monde d’ici, le regarder de là. Changer de position, crever l’écran, vérifier la porte opposée, passer la ligne, ouvrir la fenêtre, se retourner, changer de point de vue. Rejoindre ses postes de combat, descendre de la tour, remonter par l’escalier de service. C’est la vie aphoristique. C’est la pensée alpinistique. Ainsi échappera-t-on au confort intellectuel. Toujours pensant, toujours mouvant.
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Épisode 4/40 · Amour parti ? Amor fati !
Le concept d'Amor fati revient à apprendre à se satisfaire de notre sort, un moyen de réjouissance.
Comme tout enfant qui a eu la chance de ne pas posséder de téléphone portable, j’avais entendu parler des troubadours médiévaux chantant la « gaya scienza ». Les chevaliers couraient l’Occitanie pour offrir la poésie à leurs amours, leur liberté à l’aventure. Dire qu’il y a des gens pour appeler « âges sombres » le foyer de lumière médiéval. Nietzsche intitule Gai savoir son maître livre. Le plus fleuri de tous. « Tout ce livre n’est rien d’autre qu’une réjouissance ».
On entend les trompettes de Purcell : Rejoyce ! Rejoyce ! Nietzsche y développe le concept de l’affirmation totale. « N’être rien d’autre que quelqu’un qui dit oui ! ». Affirmation à quoi ? À la vie. À ce qu’elle donne. Le Gai savoir expose l’idée de l’Amor fati. L’amour de ce qui advient, ce qui est, ce qui nous échoit. Amour du destin, de l’instant.
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Épisode 5/40 · Amor Fati II
Comment dépasser son sort ? Le concept d'Amor Fati peut nous aider par son invitation à accepter ce qui nous arrive « sans déduction, ni exception, ni sélection ».
Pour exercer l’Amor Fati, il faut se réformer soi-même. La pure adhésion, demande de se convertir à la beauté, ne rien refuser, rejeter ce qui enlaidit, se libérer des mauvaises passions. « Vous voulez être heureux, soyez-le » disait Tolstoï. L’Amor fati, est un exercice de la volonté. Plus difficile que la macération paranoïaque. En l’exerçant, nous serons récompensés. La vie nous rendra notre assentiment en bienfaits. « Toutes choses, qui nous adviennent tournent constamment à notre avantage, qu’il s’agisse de n’importe quoi, de la perte d’un ami, de maladie, de calomnie… ».
L’affirmation nietzschéenne est une révolution morale aux conséquences immenses
En disant oui à ce qui est, l’homme se débarrasse de toute amertume. J’ai éprouvé l’efficacité de l’élixir nietzschéen . Tombant d’un toit, je me retrouvai cinq mois couché à l’hôpital. Ma mère venait de mourir, mon amour s’était en allé, mes sœurs étaient frappées par un poison. Dans la forêt obscure, je récitais Musset : « J'ai perdu ma force et ma vie et ma jeunesse et ma gaieté ». Puis je cherchais les responsables de ma chute, ces amis qui n’avaient point su me garder. Comprenant que nier la responsabilité du malheur l’aggravait, je finissais, cloué sur un lit de pitié, par demander à l’oubli de me procurer ses vertus.
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Épisode 6/40 · À votre (grande) santé
La Grande Santé, concept nietzschéen majeur. Attention ! il ne s’agit pas du « capital santé ». La Grande Santé est l’intensification de la vie, l’acceptation du devenir, le dépassement de soi, la mise sous tension et l’intérêt porté à chaque tressaillement du miracle de vivre.
L’indifférence est un péché nietzschéen. La Grande Santé, ne refuse pas la douleur. « …je doute qu’une pareille douleur rende meilleur ; mais je sais qu’elle nous rend plus profonds ». Nietzsche l’a prouvé. De son corps souffrant, il a tiré une ode à la vie. On n’écrit pas le Gai savoir pour « votre confort et votre sécurité ».
La grande santé c’est votre chat dans le soleil, le poisson du lagon polynésien émanation de son propre élément, la fleur qui fait sans le savoir oraison au soleil en s’ouvrant. Et c’est l’ipséité de la vie voulant vivre. Mais c’est aussi l’être désirant s’accroître, se métamorphoser.
Et c’est le vieillard malade qui sent la caresse du soleil de l’aurore pendant que les députés de son pays organisent furtivement les conditions de son suicide assisté.
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Épisode 7/40 · La subtilité du marteau
"Le Crépuscule des idoles", publié en 1888, est sous-titré "comment philosopher au marteau". Renverser les illusions. Vaincre le mensonge. Dissiper ce qui obstrue la réalité. Telles sont les missions du marteau.
On imagine le névropathe moustachu rôdant dans le couloir de la bibliothèque pour abattre les rayonnages à coups de masse. On se trompe ! Le marteau de Nietzsche est subtil.
C’est celui du pianiste, feutré et retenu, de l’accordeur réglant les cordes, du forestier auscultant les troncs d’arbre, du rhumatologue ou du sculpteur. Après leur renversement, Nietzsche veut dépasser les valeurs, Mieux ! procéder à leur réévaluation-transvaluationtransmutation. Son marteau sera créateur et non vandale.
Nietzsche n’est pas démolisseur. Le révolutionnaire de 1789 abat la galerie des rois de Notre Dame. Le pieux Mollah dynamite les bouddhas de Bamyan. Chacun œuvre à l’avènement de son régime ou de son Dieu. Chacun substitue sa valeur. Il ne la transmute pas. Le nihiliste moderne, lui, pose sa bombe en rêvant du néant. Après lui le déluge. Peu importe que rien ne pousse dans les décombres. Faire table rase lui suffit.
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Épisode 8/40 · Marche et pense !
Levez vos « culs-de-plomb » (l’expression est de Nietzsche) ! Avancez le pied léger, aérien, libre, joyeux. Retour sur l'incitation au voyage du philosophe allemand.
« Rester assis, c’est là précisément le péché contre le Saint-Esprit. « Seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur ». (Crépuscule idoles) En voilà un saint aphorisme ! Quel appel aux grands embarquements ! On dirait le mot de Cendrars : « Quand on aime, il faut partir ».
Le « en route » nietzschéen résonne à chaque recueil.
L’esprit doit respirer. Pour faire circuler l’air, par effet de « vent relatif », il suffit de se mettre en route. Le chant de Zarathoustra fait penser aux saisons de Rimbaud. « Par des échelles de corde j'ai appris l'art d'escalader mainte fenêtre, sur des jambes agiles à de hauts mâts j'ai grimpé ». Souvenez-vous d’Arthur Rimbaud : « j’ai tendu mes cordes de clocher en clocher et je danse ». Chez tout escaladeur, il y a un homme en cavale. Nietzsche marche. Dans ses livres, passent lacs, cimes et rochers lavés par la mer. Si vous pensez qu’il faut lire les écrivains dans des lieux adéquats, lisez Proust dans votre chambre, Jack London sur le pont d’un voilier, Colette au cabaret, Montaigne à cheval, et Nietzsche sur un chemin escarpé, sous un soleil généreux.
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Épisode 9/40 · L’esprit du corps et non l’esprit de corps !
Une conviction irrigue la pensée de Nietzsche : le mouvement inspire. Dans la Grèce antique, les philosophes enseignaient en déambulant dans les jardins d’Athènes. On les appelait péripatéticiens...
ls ne faisaient pas le trottoir, ils faisaient le portique. Mais Nietzsche ne se contente pas de faire de la marche une pédagogie. Il articule une pensée née du mouvement, confondue à lui. « La plus grande agilité des muscles est toujours chez moi allée de pair avec le débordement de la force créatrice. C’est le corps qui s’enthousiasme : laissons l’âme hors du coup. »
Premier effort : ne pas scinder corps et esprit
Ne pas commettre l’erreur cartésienne, hégélienne, platonicienne, « chrétienne » de séparer le réel de l’idéel, la réflexion et le sensible. La pensée dualiste, veut qu’un athlète soit abruti et un intellectuel souffreteux. Malgré ses douleurs neurologiques, Nietzsche sera le champion du soleil et de la pensée : « On aurait souvent pu me voir danser : j’étais capable, sans le moindre soupçon de fatigue, de cheminer dans les montagnes sept ou huit heures durant ». Vous en avez souvent entendu des intellectuels se targuer d’un score pareil ? Ils sont rares : il y a Montaigne, le philosophe cavalier, Lawrence d’Arabie, le commando du style, Chantal Mauduit la poétesse des altitudes, Petris Loris le lettré du combat martial. Tous sont nietzschéens : le muscle et la plume.
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Épisode 10/40 · Le péché contre le corps
Le nihilisme se nourrit précisément d’un mépris du corps, d’une « mécompréhension du corps ». Ce refus de l’enveloppe réelle est le synonyme de la « négation du monde, ce désaveu, cette abnégation de soi » qui « arme l’homme contre lui-même ».
Contrer la haine du corps
Tous les fabricants de fausses valeurs auxquels Nietzsche associe des écoles disparates : chrétiens, socialistes, kantiens, hégéliens, platoniciens, romantiques et idéalistes, tous ces cuisiniers fumeux, ces alchimistes de la pureté, ces spiritualistes de toutes barbes qui nous arrachent à la « libre envolée » de la vie, tous ces contempteurs du réel commencent par haïr le corps, ce pauvre corps non échangeable que nous avons reçu pour la durée de notre séjour.
« Ceux qui veulent rendre l’humanité meilleure » comme dit Nietzsche, oublient toujours de commencer par eux-mêmes ! Nous le savons, chers auditeurs, c’est une règle chez les hommes de système : ils prétendent guider les sociétés. Mais, oublieux de la physiologie la plus ordinaire, ils négligent leur sphère immédiate, familles et voisins créent le malheur autour d’eux.
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Épisode 11/40 · L’inspiration par l’effort
« Réveillez-vous, cœurs endormis », clamait un madrigal de la Renaissance. On croirait Zarathoustra descendu haranguer les habitants d’un village !
« Il y a plus de raison dans ton corps que dans l’essence même de ta sagesse » clame Zarathoustra. Nous avons déjà chanté les noces du corps et des idées. Allons plus loin : la marche, non contente de cravacher l’esprit, produit un certain type de pensée. « Ce à quoi on n’a pas accès par l’expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour l’entendre ».
À la table de travail ou dans la steppe, à la barre du voilier ou au pupitre, à la ville ou au champ, la nature des pensées ne sera pas la même. « On peut considérer toutes ces folies audacieuses de la métaphysique, en particulier ses réponses à la question de la valeur de l’existence, comme des symptômes de corps déterminés… » Nietzsche parle de symptômes !
Il ambitionnera toujours de se pencher sur les maux de l’humanité en « médecin philosophe »
S’il enjoint de prendre la route, c’est qu’une métaphysique plus neuve, plus claire naît de l’effort ! Le chemin est lampe d’Aladin, il faut s’y frotter. Le philosophe invente un principe de thermodynamique spirituel : l’échauffement des muscles fait reculer les ombres nihilistes, c’est-à-dire le refus réel. N’oublions pas la définition nietzschéenne : « Le nihiliste est l’homme qui juge le monde tel qu’il est et estime qu’il ne devrait pas être ». Quand on prend la route, les yeux se dessillent.
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Épisode 12/40 · Nietzsche ne fait pas la morale
Quelle fatigue ces champions de morale ! Depuis l’enfance ! Fais ceci, pas cela. Les mains sur la table ! Et pas les doigts dans le nez... Nietzsche propose une cartographie de la morale.
Les parents s’y mettent, l’instituteur ensuite, monsieur l’abbé enfin, puis les bureaucrates d’État qui se passionnent pour « votre confort et votre sécurité ». Dans cette mise sous tutelle, Nietzsche est un souffle d’air. Il s’emploie à dépasser le clignotant du bon et du mauvais, « du pur et de l’impur » aurait dit Colette.
Profitons de l’été avec Nietzsche : chassons les pères-la-morale !
Au tribunal de la vie, choisissons la vie ! Proposons autre chose, plus beau que les codes, par-delà le bien et le mal, hors du petit manège de ce qu’il convient de faire et de ne pas faire. Nietzsche en 1887 publie une généalogie de la morale. Il explore l’inconscient comme un spéléologue, (dix ans avant Sigmund !). C’est cela qu’il faut entendre par « généalogie ». Non pas une histoire mais une cartographie des pulsions qui inventèrent la morale.
Première idée : la morale est un symptôme. Toute appréciation sur la vie correspond à un état intérieur. Il n’y a pas de morale en soi, universelle. La morale n’est pas tombée du ciel mais procède de l’humeur de celui qui l’exprime. « Il n’y a aucune nécessité éternelle qui exige que chaque faute soit expiée et payée ».
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Épisode 13/40 · Le ressentiment
Méfiez-vous du ressentiment ! C’est la maladie suprême pour Nietzsche, philosophe médecin. C’est l’arme des tristes âmes, la passion négative, la haine inassouvie, l’envie recuite, la colère rentrée...
Le ressentiment est l’inverse du consentement. Ce qui ne sort pas de soi. C’est l’hymne du refus, de l’impuissance, de la rétention. Le ressentiment, calcul rénal de l’âme. « Non, est son acte créateur », dit Nietzsche. Non au réel, à la vie, au soleil, au destin. Réaction à l’impossibilité de jouir, le ressentiment s’oppose à « la morale forte, libre et joyeuse, celle des chevaliers ». Voilà le tableau en négatif que Nietzsche trace de cette morale vindicative.
Pourquoi vindicative ?
L’homme du ressentiment, après avoir constaté son échec, détourne sa rancœur vers les autres. N’ayant pas obtenu ce qu’il convoite, insatisfait de son sort, il nourrit « l’intention de trouver un coupable ». Nietzsche pointe « l’instinct de punir et de juger ». Punir les autres, bien entendu. « Ce n’est pas ma faute » entend-on dans les cours de récréation. « C’est lui, le bouc émissaire », disent les adultes sur le champ de l’Histoire. Aujourd’hui, la mécanique du ressentiment, c’est le réseau social. J’ai raté mon créneau ? C’est Georges Soros ! L’essentiel est de se défausser sur un responsable. Mais surtout pas soi-même. Ma mère médecin avait érigé une devise pour l’élevage de ses enfants : « Il ne tient qu’à toi ». Voilà l’exact inverse de la procédure accusatrice.
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Épisode 14/40 · Le cœur et la rancœur
Le ressentiment finit par retourner son amertume sur un bouc émissaire que l’imagination désigne à la vindicte. Le ressentiment est insatiable.
Le ressentiment, est une tache sur l’âme humaine. À l’opposé, la pleine adhésion à l’existence – douleur et joie comprises. Ne voulant dire oui à son propre destin, n’acceptant rien, n’agissant pas, restant muet, refusant tout, rêvant d’avenir et regrettant le passé, macérant ses griefs, l’homme du ressentiment clapote dans les « passions tristes ». Il est incapable de prendre le monde tel qu’il est. Le rhizome étouffe dans la vase. Le ressentiment finit par retourner son amertume sur un bouc émissaire que l’imagination désigne à la vindicte. Le ressentiment est insatiable. On entend poindre chez Nietzsche le Tocqueville de La Démocratie en Amérique : « Le désir d’égalité n’a jamais de fin à mesure que l’égalité est plus grande ». On ne tuera jamais assez de boucs émissaires.
Une caractéristique du ressentiment est la rancune
Gilles Deleuze a une formule pour la rancune : « La montée de la mémoire à la conscience ». Attention ! Il ne s’agit pas de la belle mémoire, celle qui féconde le présent et l’avenir. Non, il s’agit du fond de cuve des souvenirs, consignés dans les archives de la frustration. La mémoire du ressentiment conserve les griefs, les chérit même. Puis s’en sert pour justifier, excuser ses propres faiblesses.
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Épisode 15/40 · « M’a-t-on compris ? »
Tout marteau cherche son clou. Mais le philosophe ? À qui s’adresse-t-il ? Le malheur de Nietzsche fut de parler parfois une langue intraduisible.
Stefan Zweig dans sa tendre biographie insiste sur la solitude du héros incompris. Nietzsche crypte parfois son vocabulaire pour donner une forme aux figures de sa pensée. Avouons-le, chers écoliers, qui aimez réciter les aphorismes d’Aurore : on se sent parfois comme une poule devant un couteau ou un chameau devant la pierre de Rosette.
On ne comprend pas tout !
Nietzsche lui-même n’arrange rien : « tout penseur craint plus d’être compris que d’être mal compris ». Tu parles d’un éclaircissement ! Il connaît le risque de son indéchiffrabilité : « M’a-t-on compris ? » s’exclame-t-il textuellement de recueils en recueils.
Parfois la peur de devenir une « énigme » (sa propre expression) l’emmène à analyser ses propres textes. Il réajuste les éditions de préfaces explicatives, contredisant ou amendant les propos précédents. Un exemple : Wagner. Il l’aime, puis le récuse, l’affuble alors de tous les péchés idéalistes et détaille ses dilections wagnériennes avant d’exposer ses désaffections. La pensée nietzschéenne est dynamique. La langue est là pour suivre les métamorphoses.
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Épisode 16/40 · Volonté de puissance I : vouloir pouvoir
Pourquoi Nietzsche ne ressemble-t-il pas aux déconstructeurs contemporains, et autres déboulonneurs subventionnés ? Parce que l’immoraliste au marteau ne se contente pas de danser sur les ruines.
Nietzsche reconstruit et dépasse. Reprenons : il a prouvé que la morale était une manœuvre. Maîtres, esclaves bâtissent leur morale selon leurs intérêts. À la fin, l’idéal masque le réel. « La morale n’est qu’une interprétation de certains phénomènes ». Zarathoustra constate en voyage la diversité des valeurs. Les morales sont différentes, selon les peuples. « Les valeurs changent quand les créateurs changent ». L’humanité n’a pas hérité d’un code « en soi ». Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
Novalis, sorte de Rimbaud teutonique pré-nietzschéen, avait dit la chose dans une phrase que j’adore, devise de voyageur : « Nous cherchons partout l’absolu, nous ne trouvons que des choses ». On doit toujours se garder des baudruches universalistes. À ce moment-là, Nietzsche propose de dépasser ces catégories du bien, du mal, du fort, du faible. Il sonne la fin du binaire (le réseau social ne s’en remettrait pas). Et qu’y a-t-il par-delà le bien et le mal ?
Dans Zarathoustra, Nietzsche lâche l’expression qui va devenir un fauve conceptuel : la volonté de puissance.
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Épisode 17/40 · Volonté de puissance II : pouvoir vouloir
Récapitulons. La volonté de puissance désigne l’afflux de vie. La surabondance entretient la joie du désir. La vie à gros bouillons, jamais niée.
La volonté de puissance invite au dépassement des catégories de la morale. Et de soi-même. « Tout travaille à se surpasser sans cesse ». Vivre dans la volonté de puissance, c’est boire aux fontaines. Quittons la philosophie et opérons un coup de sonde en notre for intérieur : qu’est-ce qui nous donne le sentiment de l’accroissement de la vie ? Vous êtes-vous demandé quand vous aviez éprouvé la plénitude pour la dernière fois ? Il y a mille réponses. Elles varient selon chacun, et même en chacun, selon les heures. Cela peut être la rencontre de l’amour.
L’assouvissement d’un besoin, l’accomplissement d’un rêve…
Le jour où l’on a appris une naissance, une guérison, un succès. Ou bien hier, la vision d’un sourire sur un visage aimé. Cela peut être cela la volonté de puissance. Puisque j’ai un micro devant moi par hasard ce matin (je passais, c’était ouvert, pardon) je confie une expérience zarathoustrienne où j’ai eu récemment la sensation physiologique d’accroissement de moi-même. C’était en parvenant au sommet de la face ouest des Tre Cime di Lavaredo. J’avais été à la peine dans la paroi huit heures durant. En me rétablissant au sommet dans la lumière et le vent tiède, devant les Dolomites qui palissaient, avec la certitude que se refermait le gouffre derrière moi, et bien, j’ai senti « l’afflux de la vie » se rajouter à la vie.
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Épisode 18/40 · Jeunesse de Nietzsche : sur la corde raide
Chaque livre de Nietzsche est une sortie de crise. La pensée s’est concentrée jusqu’à la souffrance, l’abcès crève : nouveau recueil.
L’inflammation retombe, nouvelle tension, nouveau livre. C’est l’idiosyncrasie (la nature propre) de l’écriture nietzschéenne. Les livres sont des cataplasmes sur ses inflammations. Début du Gai Savoir : « ce livre semble écrit dans le langage d’un vent de dégel… On y est constamment rappelé à l’hiver encore tout récent, comme à la victoire remportée sur l’hiver ». Ecce Homo, Aurore, Antéchrist : que de purges, de libérations, de saignées. L’œuvre est une physiologie.
Chez aucun penseur la vie ne s’apparente autant à une fuite
De la Généalogie de la morale « la rédaction fut commencée à Sorrente durant un hiver qui me permit de m’arrêter comme s’arrête un voyageur et d’embrasser du regard le vaste et dangereux pays que mon esprit avait jusqu’alors parcouru dans ses voyages ».
La vie de Nietzsche - organisation, chronologie et périodes – est pensée en mouvement. Zarathoustra s’ouvre sur les acrobaties d’un danseur de corde. L’être humain ressemble à l’acrobate, corde tendue entre bestialité et dépassement. « La grandeur de l’homme, c’est qu’il est un pont et non un terme ». « Il est transition et perdition ». S’arrêter, c’est chuter. Le voyageur rejoint alors son ombre !
Nietzsche aurait aimé Philippe Petit, funambule qui tendit ses câbles entre les tours jumelles en 1973, dansa dans le ciel de New York, sans filet, à 400 mètres de haut. Il écrivit dans son Petit traité du funambulisme cette phrase à la cruauté nietzschéenne : « Un funambule qui tombe n’a que ce qu’il mérite ». Le danseur de corde s’écrase, au début de Zarathoustra. Un être vivant ne devrait jamais s’arrêter.
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Épisode 19/40 · Jeunesse de Nietzsche II
On a toujours l’impression que les derniers hommes, ce sont les autres. Mais qui sont-ils ?
Le « dernier homme » apparaît au prologue de Zarathoustra, dans la bouche même de notre prophète en feu, descendu de la montagne pour livrer son enseignement aux hommes et réveiller la grosse « vache multicolore » (la ville selon Nietzsche). Qu’est-ce que le dernier homme ? Un des personnages de la lanterne magique nietzschéenne, figure de son panthéon avec le Chrétien, le chameau, Dionysos, l’enfant, Bouddha, la tarentule. Que de concepts incarnés sur l’échiquier !
Le dernier homme est l’opposé du surhomme
Le surhomme augmente la vie. Le dernier homme la rapetisse. L’un affirme, l’autre maugrée. Le premier dépasse, l’autre condamne. Énergie d’un côté, entropie de l’autre. L’un veut le « grand midi ». L’autre, le crépuscule. L’aigle, l’araignée. Le soleil, la nuit. La flamme, la flemme. La danse, le repli : on pourrait enfiler les dialectiques pour opposer les deux figures. Nietzsche décrit un phénomène social par-delà les classes et les siècles. Une époque finit par enfermer sa société dans un carcan. Naît une catégorie de démissionnaires, tournés vers les chimères. Ils renoncent à créer de nouvelles valeurs. Nietzsche, appelle cet abandon décadence.
Les derniers hommes sont orgueilleux, soucieux de leur confort. Les derniers hommes sont fiers de « ce qu’ils appellent la culture ». Entendre par là le divertissement que Pascal conspuait deux siècles plus tôt. « Avons-nous été exercés à une seule des vertus antiques » déplore Nietzsche dans Aurore. Cela, ce serait l’éducation pour surhomme, « l’élitisme pour tous » de Jean Vilar dans les années 1950.
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Épisode 20/40 · Biographie de Nietzsche I
Nietzsche est né le 15 octobre 1844 à Röcken, près de Leipzig, et est mort à Weimar le 25 août 1900. On pourrait se contenter de ces informations. Heidegger ouvrit ainsi une leçon sur Aristote : « Il est né, est mort, a écrit, à présent passons aux choses sérieuses ».
Heidegger voulait dire que l’événement ne doit pas coiffer l’œuvre. Sauf que Nietzsche scarifie ses idées dans la chair. Il ne tranche pas entre sensation, sentiment et pensée. On ne peut aborder sa pensée en s’épargnant sa vie. Dans Zarathoustra il élabore une métaphore des âges du philosophe. D’abord le chameau docile, écrasé de tradition, vit dans le désert, patrie stérile. Il se mue en lion cruel et affranchi. Le « Tu dois » du chameau devient le « Je veux » libérateur. La troisième transformation en enfant permet de créer de nouvelles valeurs philosophiques. Plein d’innocence et d’oubli, l’enfant « conquiert son propre monde ».
Chameau, lion, enfant : Nietzsche a connu ces métamorphoses
Dans cette Trinacrie, on détecte le professeur de philologie, le philosophe au marteau, le penseur du dépassement. Le père est pasteur luthérien. On entend Bach le dimanche à l’office. Le chameau se charge de tradition chrétienne. Jusqu’en 1869, il étudie à Bonn, Leipzig. Étudier en cette époque, veut dire absorber la philosophie occidentale d’Homère à Schopenhauer. Il y associe l’étude du bouddhisme et de la philosophie hindoue.
Ses aphorismes seront traversés de références aux Vedas. Il rencontre Wagner en 1869, inaugure six ans d’amitié tumultueuse avec l’ensorceleur du Ring et son épouse, Cosima, jusqu’à la rupture publique. Il prend d’abord Wagner pour « l’Orphée de toutes les misères secrètes », un génie « indépassable » avant de l’accuser en 1876 d’être tombé « au pied de la croix chrétienne ». Il ne supportera plus les poses de gourou ni les « gros flonflons de foire » de l’ancienne idole.
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Épisode 21/40 · Biographie de Nietzsche II : dureté du verbe, tendresse du geste
1875, 41ᵉ année de Nietzsche. Début de la danse à l’étoile sur les routes d’Europe. Le « chameau » est mort, le « lion » a renversé les idoles. L’enfant va recomposer les valeurs.
Turin, Nice, Sorrente, Gênes, Sils-Maria : passent les stations d’air pur et de soleil. Cartographie de meublés et d’auberges, jusqu’à l’apoplexie de Turin en 1889. Nietzsche court après sa pensée dans l’incompréhension des siens, le rejet des clercs, l’indifférence du public. C’est le début des douleurs, des sautes intempestives, des promenades athlétiques, des névralgies spirituelles.
C’est un labyrinthe sans amour, ou du moins sans réponse à l’amour
Un « jeu gigantesque dépourvu de spectateurs » comme le dit Zweig fasciné par le désert de Nietzsche. « Ils ne me comprennent pas, je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles » fait-il dire à Zarathoustra. Cette dégageante de Roi Lear le mène sur les cailloux de Provence, d’Italie. Les mois passent en route ou bien accroché à la table de bois de Sils Maria aux prises avec Zarathoustra.
Solitude, silence, douleur : les ventes n’atteignent pas cent exemplaires. En connaissez-vous des artistes persuadés de bâtir un Évangile, « un événement » « historico mondial » « qui brise l’histoire de l’humanité en deux » alors que personne ne connaît leur existence. Quelle « conviction de soi » ! dirait l’écriveuse Clarisse Gorokhoff.
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Épisode 22/40 · Biographie de Nietzsche III : la nationalisation de Nietzsche
Nietzsche s’écroule au pied d’un cheval à Turin le 3 juin 1889. Il lui reste 11 ans à vivre. Il mourra le 25 août 1900 d’une apoplexie, à 54 ans. Ecce Homo, Vale Homo ! Voilà l’homme, adieu l’homme. Commence son lent crépuscule à la clinique d’Iéna. D’abord dans les bras impuissants de sa mère Franseska, puis dans les mains impatientes de sœur Élisabeth. Réchauffé par des bras, manipulé par des mains : ce n’est pas la même chose. Il se promène, lit un peu, joue du piano, puis ne lit plus rien. Nietzsche avait vécu de musique, langage apollinien. Pianiste, il avait écrit des pièces, dont un hymne à l’amitié. On peut en écouter les mesures complexes (sans les confondre avec une pièce éponyme légèrement plus imposante de madame Céline Dion).
Nietzsche malade se mettra encore au piano
Mais le patient tape sur le clavier en rugissant. Le spectacle devait être assez impressionnant. On connaît une photo du N sénile, regard perdu, moustache champignonesque, allongé dans une blouse blanche. Un spectre de Thomas Mann au sanatorium ! Le danseur au marteau en pyjama. Quelle farce que la vie ! Elisabeth, revenue du Paraguay où elle avait tenté de monter une communauté aryenne avec son mari que Nietzsche n'apprécia jamais, rapatrie les archives de son frère dans sa villa de Weimar : des notes, des milliers de lettres. Une fois la mère morte, en 1897, c’est Friedrich que la sœur ramène dans sa villa. Elisabeth referme la camisole. Et commence la publication de l’œuvre complète.
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Épisode 23/40 · Nietzsche falsifié et soumission à l’antisémitisme
Partout dans l’œuvre de Nietzsche sonne la réprobation de l’antisémitisme. C’est dire l’adultération de la pensée du philosophe par Élisabeth, sa propre sœur. Elle fut l’artisan d’un faux livre, « La Volonté de puissance ». Ce collage de notes et de fragments a lancé dans le XXᵉ siècle, l’idée d’un Nietzsche belliciste récupéré par le IIIᵉ Reich.
Retourner l’argumentaire demande un effort difficile aux manipulateurs de l’esprit et à leur public : il faut lire, lire. L’esprit de finesse de Nietzsche ne peut opposer que dédain envers l’antisémitisme qui est à la pensée ce que le défilé de masse est à la danse. La haine des Juifs ne ressemble pas à un dithyrambe à Dionysos mais aux aboiements de ceux que Nietzsche appelle les « grandes gueules morales. On les entend encore de nos jours. Nietzsche s’en prend certes à la pensée judaïque. Mais il la combat sur le terrain philosophique comme une des expressions de l’idéalisme. De même attribue-t-il aux Chrétiens la négation de la vie, aux Allemands la lourdeur, aux Bouddhistes la mort du désir, aux Kantiens les fumées de « la chose en soi ». Tous les nihilistes dans le même sac, au nom de l’idée goethéenne que le diable « est l’esprit qui dit non ! »
Mais critiquer une philosophie – même à moulinets de marteau - n’est pas l’appel à l’extinction d’un peuple
Nuance ! Camus sur les Nazis : « une race de seigneurs incultes ânonnant la Volonté de puissance prit enfin à son compte la difformité antisémite qu’il (Nietzsche) n’a cessé de mépriser ». Ô nécessité de Camus aujourd’hui où reviennent sur la planète les « trafiquants en idéalisme », forts de leur « escroquerie de l’esprit ».
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Épisode 24/40 · Les ruptures du dépassement
L’existence de Nietzsche ressemble à une évasion. Chaque tension se dénoue par un livre. Chaque aphorisme retentit comme un cri. « Le grand événement de ma vie fut une guérison ». À chaque crise, rupture. Le philosophe vise le surpassement, ce sera l’effondrement.
Qui se dépasse trépasse. Que reste-t-il de la cavale ? Des amis effrayés, des amours déçues. Maîtres rejetés, complices fâchés. La vie de Nietzsche est un jeu de quilles ! L’amour, il en rêve.
En 1882, à Rome, il rencontre Lou Andreas Salomé, intellectuelle germanique, née à Saint-Pétersbourg. Beauté insolente, jeunesse européenne. « De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer » ? lui écrit Nietzsche dans un style dragueur-gominé-de-la-corniche ! Les esprits s’enflamment, le feu ne se communique pas aux corps. Nietzsche expose à Lou l’éternel retour. Elle lui fait lire sa Prière à la vie que Nietzsche mettra en musique à coups de cuivres éléphantesques.
Nietzsche lui demande sa main
Lou préfère s’en tenir à l’esprit. Est-elle effrayée par ce « masque servant à recouvrir une vie intérieure qu’il s’efforçait de ne jamais laisser transparaître ». Elle décrira l’intensité des yeux de Nietzsche. Il souffre. « Je ne veux plus être seul » lui écrit-il dans une lettre de juillet 1882. Il le restera, et s’amertumera de ce « petit fauve dangereux ». Plus tard, Lou séduira Rilke, Freud. Et Nietzsche restera avec Élisabeth, la sœur, qui haïssait Lou. Élisabeth n’a pas pratiqué la sororité à l’endroit de Lou qui ne fut pas invisibilisée.
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Épisode 25/40 · L’éternel retour : recommencer, c’est affirmer
« Était-ce cela la vie, soit, recommençons ! » L’interjection réveille, non ? Zarathoustra, descendu de sa montagne enseigne l’éternel retour. De toutes les expressions nietzschéennes, c’est l’une des plus scabreuses. Une fois encore Nietzsche ne donne pas son sens commun à une expression.
Vous vous souvenez que la volonté de puissance ne veut pas dire la volonté de puissance, ni le surhomme le surhomme. L’éternel retour n’est pas l’éternel retour. Que Nietzsche n’a-t-il énoncé clairement ce qu’il concevait ? Lui qui admirait leurs pensées limpides, n’a-t-il imité les moralistes de la Cour ? Est-ce une farce, un bluff ? On peut se le demander.
Pourquoi ce goût de la cryptologie, avoué dans le « Gai savoir » ?
« On ne tient pas seulement à être compris quand on écrit, mais tout aussi certainement à ne pas l’être ». Nous voilà bien ! Avec, la théorie de L’Éternel retour sur les bras... Zarathoustra la déroule d’abord en poète : « Tout passe et tout revient, éternellement tourne la roue de l’être. … Tout se disjoint, tout se retrouve ; le cycle de l’existence demeure éternellement fidèle à lui-même ». C’est beau comme Orphée ! On reconnaît la théorie du cycle cosmique, des étoiles, des enfants, l’onde pythagoricienne. C’est l’éternité de Rimbaud, les générations d’Homère, le tout s’écoule d’Héraclite.
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Épisode 26/40 · L’Être et le Devenir, l'éternel retour II
L’éternel retour chez Friedrich Nietzsche n’est pas le cycle des saisons, genre « promo sur les fruits au rayon fraîcheur ». C’est l’invitation à accepter que la vie se reproduise à l’identique.
Si l’on accueille « l’éternelle joie du devenir…qui comprend également en soi la joie de la destruction », alors le « oui à la vie » devient incontestable. Action ! transformation ! L’éternel retour met le devenir en marche : ce sera la métamorphose permanente que « nulle négation ne souille ». L’éternel retour, ce n’est pas l’attente d’une répétition. C’est l’acceptation de l’idée du retour ! Souvenez-vous du ressac sur les plages des Landes. Chaque vague s’écroule et se contient dans le précédent. C’est peut-être celle de demain à la même heure ! Le ressac est innocent.
Il revient sans savoir mais sans pouvoir s’empêcher de devenir
Là-bas ! Un surfeur ! C’est Nietzsche, qui prend la vague. « Voici que la vague est venue et a emporté leur jouet ; et maintenant ils pleurent. Mais la même vague leur apportera de nouveaux jouets et répandra à leurs pieds de nouveaux coquillages bariolés ». L’être s’augmente dans l’éternel ressac. En biologie, c’est l’intussusception : absorption des éléments les uns dans les autres. Les hasards de la route, augmentent l’être. Le devenir n’est pas le contraire de l’être. L’être devient le devenir ! « Deviens ce que tu es », dit Nietzsche. Notre être n’est pas une chose en soi, immuable, voguant vers un destin. Non, nous sommes une dynamique – de joie et de douleurs revenues. L’idée est difficile pour nous, de culture européenne, qui croyons au paradis, au progrès, à la perfectibilité. Nous voulons de la vie une trace montante vers la lumière. Nous attendons des promesses, du mieux ! « Gardons-nous de penser que le monde crée éternellement du nouveau », corrige Nietzsche.
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Épisode 27/40 · Zarathoustra I : un drone dans les bulbes
Nietzsche dépêche Zarathoustra en ambassadeur. Le prophète quitte son ermitage pour enseigner sa doctrine aux hommes de la plaine. Le paysage est biblique. Sous les cyprès, des lions. Dans les cailloux, un serpent. Le ton est à la parabole, au délire. Est-ce un canular ?
C’est un pastiche de l’Évangile. À la fin du XIXᵉ siècle, les accents de la Bible de Luther sonnaient familièrement aux oreilles du public. Aujourd’hui on se demande : « Qu'est-ce qu’un pastiche ? » Nietzsche a été frappé par l’illumination à « 6000 pieds au-dessus de l’homme et du temps ». C’était l’été 1881, alors qu’il marchait « dans la forêt au bord du lac de Silvaplana ».
Entre Suisse et Italie, l’Engadine est une perfection
La montagne n’écrase rien. Les lacs se sertissent dans le bronze. Les épicéas montent la garde. Des crêtes blanches coiffent les perles bleues. Même un chocolat n’est pas aussi bien aligné dans sa boîte. Fidèle à l’idée que la pensée naît dans le plein vent, il conçoit l’idée d’écrire « un livre pour tous et pour personne ». Puis le rédige, en gyrovague, à Rapallo, Sils et Nice entre 1882, et 1885. Les thèmes sont le renversement des anciennes valeurs, le dépassement de la morale, l’affirmation de la vie, le surhomme, l’éternel retour et le sens de la Terre. Nietzsche tient son livre pour un séisme : « J’enseigne un vouloir nouveau ». Le ton prophético-biblique est une sorte de plaisanterie traversée d’éclairs de génie : il veut renverser la morale juive et chrétienne, fondement de la philosophie européenne, responsable de l’idéalisme.
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Épisode 28/40 · Zarathoustra II : l’école du mouvement
« Ce que je veux, c’est me créer un soleil personnel » écrit Nietzsche dans « Le Gai Savoir ». « Suivez les chemins qui sont les vôtres » renchérit Zarathoustra. Avec lui, nous entrons dans l’inconnu.
La route sera difficile, elle naît à mesure qu’il avance. Zarathoustra ne défend aucune morale, ne poursuit aucun idéal. Il avance, avec sa garde d’animaux. Son mouvement est affirmation. Sa position, une théorie : il accueille ce qui vient, sans remords ni espoir, sous son « soleil », sur sa « route ». Il ne refuse rien, ni en mal ni en bien. La vie récompensera l’ardeur mise à en accepter les épreuves. Je me souviens de ces forestiers dans les taïgas de la Russie. Ils passaient des heures à boire le thé devant une fenêtre. Un jour je m’assis comme eux, regardai par la fenêtre, ne connus pas l’ennui.
« Soyons les poètes de notre vie, et tout d’abord dans le menu détail et dans le plus banal »
On touche là une idée superbe : la vie prend la forme de notre désir et le regard crée ce qu’il voit. Les cœurs « pantois » reçoivent un monde « fangeux », les cœurs battants un monde chatoyant. Zarathoustra invite à la responsabilité. « Le monde est triste aux yeux du triste. Le désert gagne : malheur à qui recèle des déserts ». Rilke le confirmera dans ses Lettres au jeune poète : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses ».
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Épisode 29/40 · Zarathoustra III (dernière) : les écoles du chemin
Nous l’avons assez répété : « Ainsi parlait Zarathoustra » est l’école du mouvement et du regard. Pour dire oui à la vie, dépasser la morale, renverser les tables, rien ne vaut le voyage. En chemin, Zarathoustra décoche un mot superbe,
Ce mot est destiné aux poètes arthuriens, cavaliers mongols, nomades rimbaldiens, danseurs de cordes et racleurs de mers. Un mot pour les noces de la vie et du mouvement. « Où il n’y a plus rien à aimer, passe ton chemin ». Parfois, on aurait presque envie de prendre Zarathoustra pour une farce littéraire avec imitations de prophète et imprécations théâtrales. Mais il y a de vrais enseignements dans l’immense poème tragi-comique ! Zarathoustra est un professeur d’énergie. Physiologiste, Nietzsche sait ce que l’esprit doit au corps : « Et que l’on estime perdue toute journée où l’on n’aura pas au moins une fois dansé ».
Une école de la louange.
Zarathoustra obéit au programme de son demiurge : « J’ai appris à me tenir d’aplomb, à marcher, à courir, à sauter, à grimper, à danser ». On voudrait pasticher La Fontaine : vous dansiez ? Et bien pensez maintenant ! Ainsi parlait Zarathoustra est une école de la louange. Reprenons le raisonnement : l’idéalisme nous masque la réalité. La morale nous promet ce qui n’existe pas. Zarathoustra renverse les termes : « tu veux, tu désires, tu aimes, et c’est pourquoi tu fais louange à la vie ». La vie nous rendra notre gratitude. Ainsi parlait Zarathoustra est l’école de la volonté. Qu’est-ce que vivre ? C’est accepter. Ce que l’on subit deviendra ce que l’on affirme. « Au lieu de dire cela fut, qu’on dise : c’est ce que j’ai voulu ». Aucun ressentiment ne résiste à l’assentiment. Machiavel le disait en tacticien pré-nietzschéen : « Ce que tu ne peux éviter, embrasse-le ».Épisode 30/40 · L’apollinien et le Dionysiaque
C’est le temps où Nietzsche aime Wagner. Il s’identifie au maestro de la Tétralogie. Étrange relation. Amicale ? Elle se terminera par les anathèmes de Nietzsche contre son idole prétendument devenue idéaliste.
Pour l’heure, Nietzsche dédie à Wagner sa Naissance de la Tragédie. Il y expose sa double vision dionysiaque et apollinienne de la vie. Deux instincts créateurs guident l’homme. Une pulsion et une force. Le dionysiaque et l’apollinien. Les Allemands depuis Goethe plaquent sur la Grèce un esthétisme fantasmé de statues blanches et éternelles.
Nietzsche va réveiller un dieu moins fréquentable, génie du désordre et monstre démembré : Dionysos !
Esprit du vin, conducteur des fêtes, il libère la part enfouie de l’homme. Il « excite l’état affectif », déborde, passionne, souffre. Il n’y a aucune création sans douleur. Le terme de créativité, vocable de manager, employé pour suppléer l’absence d’inspiration, n’existe pas encore. La création, c’est le contraire de ce terme hideux. C’est ce qui sommeille dans les stratigraphies de l’être avant de devenir.
La deuxième force, l’apollinienne, donne justement forme à la pulsion. L’énergie dionysiaque devient « être pour soi ». Apollon transforme l’effusion en objet. Le Dieu de mesure éclaire, ordonne, structure, simplifie. Il révèle l’intention, la conduit et l’expose. La force principielle s’individualise et prend une figure visible. Cette beauté intelligible, formelle, harmonieuse n’est pas méprisable. Le snobisme de l’abstraction moderne veut parfois le faire croire. Les Grecs savent que toute beauté cache sa profondeur. « La beauté du corps est un sublime don qui de toute infamie arrache le pardon », disait Baudelaire en termes chrétiens. N’accablons pas les mannequins au défilé ! Apollon a soumis la liberté à la loi. Et la loi c’est la beauté. Podium !
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Épisode 31/40 · Quel est le progrès du Progrès ?
Nietzsche voit se profiler la techno-soumission à laquelle nul d’entre nous ne s’oppose « pour le confort et la sécurité de tous et toutes ». « La morale des esclaves est essentiellement une morale de l’utilité » prévient-il.
La fin du siècle 19 propulse l’Europe dans la technique. L’électricité éclaire les rues, le chemin de fer rapproche les hommes. On traverse l’Atlantique en vapeur. Nietzsche passe le Saint-Gothard par un tunnel ! Le territoire s’aménage. On annonce par télégraphe que Pasteur a inventé le vaccin. L’homme commence le grand arraisonnement de la Terre, ce pillage que la masse humaine exige. Les techniques d’approvisionnement socialiste ou capitaliste y répondront au XXᵉ siècle. Quelques Romantiques se félicitent du basculement. Hugo, Chateaubriand. Heureux ces cœurs vaillants qui croyaient au Progrès ! Ils remercient la machine de lever sur la Terre une nouvelle aurore. 150 ans plus tard nous savons que la machine est Janus.
Sommes-nous ses maîtres ou ses vassaux ?
Demandez-le à votre iPhone. Déjà, il vous somme de le brancher ! Serions-nous les derniers hommes de Zarathoustra ? Valets de ce qui prétend nous servir ? Le programmateur est-il programmé ? Le peintre Degas disait : « C’est donc cela le téléphone, on vous sonne et vous accourez » ! La suite est à écouter...
Épisode 32/40 · On crève l’écran, l’écran nous crève
En 1882, à Gênes, Nietzsche reçoit la machine à écrire qu’il a commandée. Modèle danois : Malling Hansen, 3,5 kilos. Imaginez un bébé pangolin hérissé d’épingles à bouton de nacre. Pendant deux mois, Nietzsche expérimente le jouet, s’enthousiasme mollement. Puis revient à la plume.
Entre-temps, il aura envoyé l’engin chez le réparateur. Comme nous, nos appareils numériques. Seule différence : la technique, c’est quand on sait pourquoi cela ne marche pas, la technologie, c’est quand on ne sait pas. Ainsi tapa Zarathoustra. À la machine, il écrit quelques poèmes dans le genre flash. Certains sont repris en ouverture du Gai Savoir sous le titre Plaisanteries, ruse et vengeance.
On pense aux fusées d’Apollinaire, aux pointes de Cendrars, de Tzara. Tout cela viendra plus tard, dans les électrocutions formelles du XXᵉ siècle. Nietzsche les annonce. Il ouvre le bal de l’art et des machines. Les sécessionnistes, les futuristes, les surréalistes (Breton, toujours en retard) s’amuseront avec les nouvelles techniques.
Les appareils ouvrent de nouvelles routes de création
Hemingway blanchit son style à la Royal Quiet Deluxe. David Hockney peint avec une tablette. Sauf que Nietzsche entrevoit un problème. Dans une lettre de 1882 à son ami Peter Gast, il écrit : « Vous avez raison, nos instruments d’écriture participent à l’élaboration de nos pensées ». Nietzsche révèle un gouffre : on croit saisir un outil, on est dirigé. On pense maîtriser l’innovation, on entre dans un nouvel ordre. On use d’un instrument, on se courbe devant un dieu. Si la machine de Nietzsche participe à « l’élaboration de la pensée », que dire de nos IA ? C’est la différence entre un canif et un dispositif. Le premier prolonge le geste. Le second guide l’Être. Avec Internet, on ne plante pas un clou. Mais on se laisse persuader de taper celui-ci plutôt que celui-là.
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Épisode 33/40 · Le pathos du gorille élégiaque
Le réel est une averse à New Delhi après 47° à l’ombre. On se tient sous la douche, sorti de la fournaise. Demain on souffrira, mais la pluie reviendra. Dans l’adhésion à la vie, Nietzsche ne refuse pas la douleur.
Principe de l’éternel retour : on choisit tout ! « La douleur profonde ennoblit ; elle isole ». Oui, les oiseaux se cachent pour mourir. Souvenez-vous des cours de récréation ! L’enfant écorché ne veut pas d’aide. « Écartez-vous, je souffre ! ». Ne disiez-vous pas cela, le genou en sang ? J’ai toujours eu de la tendresse pour les félins qui s’éteignent sous un buisson dans leur linceul de silence. Les poissons ne disent rien, les sauterelles ne se plaignent pas, même amputées. Cioran dans ses Carnets : « L’énorme tristesse qu’expriment les yeux d’un gorille. C’est un animal élégiaque, je descends de son regard ».
Souffrir oui, mais seul
Nietzsche invente le terme de « pathos de la distance » pour décrire l’exercice de séparation. Surtout pas de disciples. Vous le voyez, Friedrich animer l’atelier d’écriture « Recette pour le bonheur » ? Faire école est pour lui une ambition de gardien de troupeau. Le mieux est de s’écarter comme le gorille élégiaque, demeurer incompris, sous son propre soleil. À contrario du pathos de la distance se trouve le syndrome du « dernier homme », archétype invariant, conformiste, produit technique, piégé dans son réseau le plus social possible. Hermann Hesse, se référant à Nietzsche, décrit le dernier homme dans Le Loup des steppes. Le pauvre loup des steppes, se croyant rebelle antibourgeois, appartient à la bourgeoisie. C’est l’idiot utile et moyen de la grégarité ! J’en sais quelque chose, moi, ermite des plateaux de TV, solitaire des Matinales.
La suite est à écouter...Épisode 34/40 · Nietzsche est venu
« Un crime contre la vie ». Nietzsche considère l’idée chrétienne comme l’antipode du principe d’affirmation. Le christianisme serait « L’idée d’au-delà du vrai monde inventée pour dévaluer le seul monde qui existe ». Nietzsche dit oui. Les curés disent non.
Nietzsche danse sous le soleil. Les curés prient sous la voûte. Nietzsche embrasse. Les prêtres espèrent. Mais l’espérance ? N’était-elle pas l’un des malheurs enfermés dans la boîte de Pandore ? Le philosophe force l’antinomie jusqu’à signer son chapitre d’Ecce Homo consacré à la critique du christianisme : « Dionysos contre le Crucifié ».
En 1888, il écrit L’Antéchrist. Qui reprend à grands coups d’anathèmes (anathème est le sous-titre) la thèse de La Généalogie de la morale. Nous l’avons amplement exposée : à l’acceptation joyeuse de la vie, valeur des oiseaux libres, s’est opposée une morale judaïque, platonicienne, chrétienne, idéaliste, kantienne, adoptée par les opprimés de tous les pays, unis dans le ressentiment. Cette morale nous arrache au réel. Elle « promet tout mais ne tient rien ». « L’idée de Dieu, inventée pour servir d’antithèse à la vie, en elle, tout ce qu’il y a de nuisible, d’empoisonné, de calomniateur, toute l’hostilité mortelle contre la vie synthétisée en une épouvantable unité ». Et Nietzsche de décocher sa banderille : « Le monde est une injure chrétienne. »
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Épisode 35/40 · Olé, Dionysos
« Sans la musique, la vie serait une erreur ». Nietzsche composa quelques pièces pour piano. On peut écouter sa Danse paysanne. Cela ne décoiffe pas une Walkyrie. Wagner et son épouse Cosima se moquaient gentiment des partitions que leur envoyait Nietzsche.
Les jeunes auditeurs peuvent donc revenir à leurs morceaux habituels. Comme la barcarolle de Chopin par exemple que Nietzsche conseillait aux dieux d’écouter « pendant de longues soirées d’été allongés dans une barque ». On peut aussi lire Nietzsche à haute voix. Grande joie pour le lecteur que la découverte d’une langue musicale. C’est rare ! Combien avons-nous souffert de Diafoirus qui enfouissaient leur philosophie sous le jargon. « Peut-être mon Zarathoustra ne relève-t-il que de la musique ». Nietzsche, c’est le chant d’oiseleur, l’éclair des aphorismes, l’or des paraboles, la gaieté du trouvère, le fracas des invectives : que de voix sous la moustache, que de cordes sur la harpe !
Et si l’oreille musicale menait à la clarté de la pensée ?
« De la cire dans les oreilles » : ainsi Nietzsche voit-il les philosophes. Ne sachant entendre, comment peuvent-ils comprendre la vie ? Dans Par-delà le bien et le mal, il précise la théorie : « Se tromper sur le tempo d’une phrase, c’est se tromper sur son sens ». Pour se vouer à la vie, il faut entendre le chant du monde. Esprit lourd, oreille fausse : évidence de physiologiste ! Malgré le respect que j’ai pour la pression populaire, l’Oktoberfest n’est pas une patrie de la finesse.
Nietzsche rencontre Wagner le 8 novembre 1868 à Leipzig. Pour Nietzsche, jour décisif. Il vénère le compositeur, séjourne chez le couple dans la maison de Tribschen, près de Lucerne. La fascination prend des accents pathologiques. Nietzsche s’identifie à Wagner. Sans doute s’éprend-t-il de Cosima. Il voit dans le maestro l’ordonnateur, « simplificateur du monde », artiste total, demiurge de l’unité entre la vie et l’art. En 1872, il lui dédie son premier livre, La Naissance de la Tragédie.
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Épisode 36/40 · La guerre comme expérience intérieure
La guerre, l’amour. Pour aborder ces sujets, mieux vaut les avoir éprouvés. Le « Nous sommes en guerre » d’un être qui ne l’a pas connue ressemble au « Vive l’amour » d’un tendron qui ne l’a pas fait.
« Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre ». Les vers de Péguy sont recevables parce que leur auteur tomba à l’ennemi. Détail qui sépare un juste d’un cuistre. Nietzsche s’engage quand Bismarck déclare la guerre à la France de Napoléon III. Août 1870 : le professeur de philologie reçoit une formation d’ambulancier et part trois semaines sur le front de Metz, avant d’être évacué. Il ramène « du fracas des batailles de Woerth » la diphtérie et la certitude que le nationalisme prussien – (choucroute et grosse caisse) – n’est pas le printemps dionysiaque. On ne danse pas avec un casque à pointes.
L’œuvre reste traversée de références à « la guerre, mère de toute chose » selon la pensée d’Héraclite
Zarathoustra, par exemple, exhorte ses guerriers : « C'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause ». Alors, le XXe siècle, machine à transformer la pensée en idéologie, va recycler les aphorismes pour sculpter le surhomme. Il y aura le Nietzsche-commando, poète jüngerien lisant Zarathoustra dans la tranchée ; le Nietzsche de parade, fasciste à plumeau style Gabriele d’Annunzio ; le Nietzsche-tambour, tribun socialiste façon Mussolini 1920. On a raconté à ce micro les tripatouillages d’Elisabeth, sœur de Nietzsche, pour composer La Volonté de puissance, faux livre de la force fantasmée, vade-mecum du national-socialisme. Il y a la guerre que se font les hommes, et celle que Nietzsche se livre à lui-même. « Je suis de nature belliqueuse » écrit-il dans Ecce Homo.
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Épisode 37/40 · Est-il nietzschéen de se dire nietzschéen ?
Un été que nous cheminons avec Nietzsche. Jardins et routes, embardées, demi-tours. Turin, Bâle et Venise et Sils en Engadine. Sommes-nous les mêmes qu’il y a deux mois, lorsque s’élevait pour la première fois la musique du "Gai savoir" ?
Il y a des livres qui nous changent. On les attend. Ils impriment sur notre quille une pression insoupçonnable. On tombe sur une phrase, le destin s’infléchit. Je ne suis plus le même, dit le lecteur. On a saisi l’occasion d’être meilleur. « Se dépasser » en langage nietzschéen Qu’avons-nous appris de Nietzsche ? L’avons-nous assez « ruminé » ? Avons-nous été rendus nietzschéens par Nietzsche. Et que veut dire être nietzschéen ? Aragon est nietzschéen quand il ne comprend pas « cette peur de mourir que les gens ont en eux/comme si ce n’était pas assez merveilleux/que le ciel un instant nous ait paru si tendre ». Doug Scott, l'alpiniste, est nietzschéen en rampant six jours durant dans le massif de l’Ogre, les jambes fracturées, sans jamais douter qu’il reverra les siens.
Lever l’ancre en chantant la liberté des mers est nietzschéen.
Vibrer de rentrer au port aussi et s’extasier de la route, entre l’appareillage et le retour, tout autant ! Ce qui est dionysiaque est nietzschéen et ce qui dit oui à la vie est dionysiaque, donc l’action de grâce, la contemplation des corps, la joie d’entrer dans la rivière, et le plaisir que vienne la nuit, sonne l’heure, et que le jour se lève pour que s’ouvrent les fleurs, cela est nietzschéen. De même, frémir d’un rendez-vous d’amour est nietzschéen mais ce qui l’est aussi, c’est de retrouver pour la millième fois un visage avec l’impression de la première fois. Si l’on est couché à l’hôpital, dans des draps blancs à faire pitié, il est nietzschéen de se réjouir du spectacle d’un arbre par la fenêtre et encore plus nietzschéen de se féliciter que la chute vous ait mené devant ce spectacle.
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Épisode 38/40 · Devenir, c’est prendre la mer
« Deviens ce que tu es » dit l’aphorisme grec. Nietzsche le réemploie. Cette scansion paradoxale ressemble au chant de la mue du serpent, au chant de l’Être s’accroissant de lui-même.
Nul arrière-monde dans ces visions. Seulement un monde réel et recréé. Nietzsche ne propose ni sonate nostalgique, ni espoir révolutionnaire. Ni conformisme, ni anarchisme. Ni formol, ni courant d’air. Ni cantiques prussiens, ni rapports de Terra Nova.
Alors, revient la mer.
Elle figure l’éternité changeante. Certains d’entre vous passent l’été en face de la mer, cette abstraction devenue fleur réelle, ce cœur qui bat entre deux côtes, cette surface frémissant au-dessus d’une profondeur, cet insaisissable posé sur l’insondable. « La mer est la religion de la nature » dit le malheureux Fernando Pessoa. Pour Nietzsche, le devenir, doit nous conduire en mer : « Je porte en moi cette joie inquiète qui pousse la voile vers l’inconnu, il y a dans ma joie une joie de navigateur ». L’inconnu serait l’objectif du devenir ! On briserait ainsi les barrières de l’Être pour se jeter dans l’inconnu, c’est-à-dire dans les vagues. C’est le mot de Baudelaire : « Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau ». Mais attention ! « L’inconnu » de Nietzsche n’est pas un paradis chrétien, une salle de shoot platonicienne, ou une promesse politique. L’inconnu se situe dans ce monde.
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Épisode 39/40 · Contre l’esprit de sérieux
Nietzsche est tordant. Ce n’est pas la première chose à laquelle nous pensons. Ce n’est pas non plus l’adjectif qu’emploieraient les moins de vingt ans. Malgré Groucho Marx, un préjugé tenace oppose le moustachu et l’humoriste : on s’imagine un dictateur, un maréchal, un journaliste d’investigation
Nietzsche est drôle parce qu’il fait court. La forme aphoristique, c’est la pensée au couteau. Excessive, elle réjouit. Outrancière, elle blesse. Stylée, elle sonne. La pensée est parfois tellement aiguisée que la force des mots dépasse la profondeur du propos. Nietzsche sur Shakespeare : « Faut-il qu’un homme ait souffert pour avoir à ce point besoin de faire le bouffon » ? Une autre flèche : « Je suis toujours à la hauteur du hasard ».
Tous les lycéens de France, affûtés par leurs maîtres, décèleront dans ces traits la cruauté de Cioran ou la tendresse de Jules Renard. L’école du moralisme français du XVIIᵉ siècle plaisait à Nietzsche. La Rochefoucauld ou Vauvenargues se sabrent en nietzschéens, deux siècles avant l’heure. Un exemple : « La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges ». C’est de Chamfort. « Le bon nous déplaît quand nous ne sommes pas à la hauteur ». C’est de Nietzsche. On pourrait confondre. Et de Nietzsche encore : « Qui s’abaisse veut être élevé » qui ne déparerait pas dans les Caractères de La Bruyère.
Il y a une famille de pensée induite par la forme courte. La taille détermine la philosophie. La flèche guide l’opinion. La pointe entraîne la lucidité. Le pessimisme guette celui qui écrit court !
Épisode 40/40 · Prendre la route
Nous avons cheminé de concert avec Nietzsche par les chemins d’été. Sur les sentiers, le bord des lacs et de la mer, en montagne et dans les rayonnages de la bibliothèque.
Parfois nous avons passé la poterne selon le principe du voyageur : pour connaître la hauteur des tours de la ville, mieux vaut la quitter !
On ne se trompe jamais à faire un pas de côté. Tout l’été nous fûmes invités à changer de point de vue. Occasion de s’arracher à l’écran des évidences. Début de l’intelligence naturelle ! « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges ». J’aime l’idée de terminer cet été avec Nietzsche avec cet aphorisme d’Humain trop humain. Il contredit d’abord le Nietzsche « théoricien casqué ». Cette image fut forgée par les falsificateurs. Des lecteurs trop intentionnés et fort faisandés ont fait du maître des nuances le promoteur de la brutalité. Et du harpiste délicat, un sectateur du nihilisme. Le nietzschéisme est la trahison de Nietzsche.
Finalement, la chance du penseur fut de ne pas avoir de lecteurs de son vivant !
Aurait-il supporté les détournements ? Il est vrai que sa langue cryptique et ses renversements de la pensée appelaient la mésinterprétation ! « On n’écrit de la bonne prose que sous le regard de la poésie » écrit-il. Certes, Friedrich ! mais dans ce cas, ne pas s’étonner des contresens ! Nietzsche pressentait le malentendu : « Les pires lecteurs sont ceux qui agissent comme des soldats pillards : ils prennent ce qui leur est utile, salissent et mélangent le reste, puis dénigrent l’ensemble ». Puissions-nous n’avoir pas été les pires lecteurs. Nous n’aimons pas beaucoup les pillards, ici. Pour le reste, nous fûmes invités à penser sous notre propre soleil, à prendre de nouveaux chemins.
La suite est à écouter...
_____________________________________________________________ Fin